Charbonnier et maître chez soi 3


   Charbonnier et maître chez soi

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Il est des métiers qui se perdent. Celui de charbonnier Alvaro Andreotti d’Alsting le transmet avec plaisir. L’histoire de son métier, c’est l’histoire d’une partie de sa vie. Comme il a dit à ce petit garçon, Mathéo, qui l’a observé durant tous ces jours de fabrication : «tu raconteras à ta maîtresse ce que tu as appris ici ».          

Alvaro Andreotti est ce que l’on appelait encore il y a quelques décennies un charbonnier. Quand ce métier avait cours. Maintenant il fait partie des savoir-faire d’autrefois.

Art dont les gestes se sont transmis de génération en génération par la pratique dès la plus tendre enfance et ce depuis l’Antiquité, il était gagne-pain pour toute une corporation. Alvaro 85 ans avec plaisir a remis son ouvrage sur le métier.

 Plus précisément, il a construit une meule sur surface plane de 6 m de diamètre. Patiemment, il a mis en place ses bouts de charbonnette de 80 cm de longueur environ sur une hauteur de près de 2 m. Près de 10 stères représentant 5 tonnes de bois ont été empilés tel un château de cartes autour d’une cheminée obtenue lorsque le pieu central autour duquel s’est construite la meule sera ôté. Le bois ainsi empilé est recouvert d’une couche de feuilles mortes de plus ou moins 6 cm. Cette même couche de feuilles est à son tour recouverte de terre sur 10 cm. Ces véritables bâches sont destinées à assurer une étanchéité à l’ensemble afin d’empêcher l’oxygène d’atteindre le bois en cuisson. La meule construite avec application peut supporter le poids de deux hommes, signe que le travail est bien fait.

 

Une fois la meule finalisée, le charbonnier y grimpe et en retire le pieu central. Il verse au fond de la cheminée la braise préparée pour démarrer la carbonisation. A partir de là, il faut porter une attention de tous les instants. Une fumée bleue s’en dégageant est signe de pénétration d’oxygène. Alors il faudra colmater l’arrivée de l’air. Cette surveillance durera près de 40 heures, jour et nuit. A la fin de ces 40 heures de carbonisation, le charbonnier casse la croûte de feuilles et de terre pour laisser le charbon à l’air libre. Puis, il recouvrira d’une dernière couche de terre le charbon dans l’attente qu’il refroidisse durant une vingtaine d’heures. Vient enfin le moment du défournement lorsque la meule est ouverte définitivement. Le charbon de bois refroidi est mis en sac et soigneusement stocké en attendant de le retrouver sur les barbecues. Voilà résumée la tâche du charbonnier. Ce métier, Alvaro originaire de Toscane l’a exercé à partir de l’âge de 13 ans, lorsqu’avec son père il a rejoint la France. Longtemps il a vécu de ce véritable art. Plus tard, il est devenu contremaître en forêt, mais n’a jamais oublié ce qu’il avait appris enfant.

Ce savoir-faire il l’a transmis à son fils Denis notre garde-forestier.

La semaine dernière, tous deux ont construit leur charbonnière et ont conduit la carbonisation avec dextérité. Des 5 tonnes de bois sec formant meule, ils ont obtenu un peu plus de 600 kg de charbon de bois « pour leur consommation pour les 10 prochaines années » soulignent-ils en souriant. « La seule petite gêne dans cette fabrication est la fumée qui peut perturber selon la direction du vent » ajoute Denis. Où est le problème ? Tout le monde sait que charbonnier est maître chez soi !

Denis Andreotti qui connaît bien les forêts dont il a la charge nous précise : « On peut voir dans nos forêts des places à charbon qui ont servi il y a plus de 100 ans. Elles sont étonnamment nombreuses. Celles que l’on reconnaît plus aisément sont situées dans les versants. Là, on trouve une surface plane qui a servi à recevoir la meule. D’ailleurs, au toucher la terre trahit encore aujourd’hui la fabrication du charbon de bois. Sa production demandait de la technicité et de bonnes conditions atmosphériques. Mais quand il fallait produire dans l’urgence, peu importe la pluie ou le vent, nécessité faisait loi comme on dit ».

Le jeu de mots du charbonnier

On aurait pu croire à une erreur de frappe lorsque dans le titre de l’article concernant la fabrication du charbon de bois on voit apparaître ET et non pas EST.

Ryszard Pospiech un citoyen de la commune nous fournit l’explication suivante.

L’expression « charbonnier est maître chez soi » mérite une petite explication sous la forme de l’anecdote plus ou moins connue que nous vous livrons. Le métier de charbonnier n’étant pas le plus noble on peut donc penser que celui qui l’exerçait était quelqu’un de très simple dans la vie. Pourquoi ne pas le dire, c’était un petit. Aujourd’hui les puissants diraient « un moins que rien » et certains de ces puissants sont encore parfois plus méprisants.
Il se trouve qu’un jour, François 1er qui chassait en forêt s’était égaré. Ayant trouvé la chaumière d’un charbonnier, il y entra et demanda à la femme de ce charbonnier s’il pouvait avoir le gîte et le couvert. Celle-ci ne pouvait point lui donner son accord car il fallait attendre le retour du mari. Lorsque ce dernier revint à sa chaumière, après une journée de dur labeur, il vit l’hôte de la demeure assis sur son siège. Ne l’ayant pas reconnu, il dit à François 1er : « Je prends cette place car c’est celle où je me mets toujours, parce qu’elle est à moi, or par droit et par raison, chacun est maître en sa maison ». A cette époque la loi avait prévu un droit qui permettait l’inhospitalité dans une propriété privée. Lorsqu’il a entendu les propos du charbonnier, François 1er l’applaudit et pris, sans faire d’histoires, place sur un mauvais escabeau, laissant au charbonnier son siège.
Les deux hommes se lancèrent alors dans une discussion au cours de laquelle le charbonnier fit part de ce qui n’allait pas dans ce royaume. Le charbonnier récrimina notamment contre les lois qui interdisaient la chasse aux manants. Puis, désignant un morceau de sanglier qu’il avait chez lui, il dit à François 1er : « En voici un qui en vaut bien un autre. Nous allons le manger, mais promettez-moi le secret ». Ils le mangèrent après que François 1er eut promis de garder le secret et puis s’en allèrent se coucher.
Le lendemain matin, François 1er se fit enfin connaître au charbonnier et en récompense de l’hospitalité obtenue il lui accorda le droit de chasse. Après cela, chacun retourna à ses affaires, nous laissant pour la postérité cette belle expression qui s’écrit bien « charbonnier est maître chez soi ». Comme le charbonnier l’auteur d’un texte est libre de faire ce qu’il veut chez soi. Il peut même faire jouer les mots.

 

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3 commentaires sur “Charbonnier et maître chez soi

  • Martine

    Bravo Rocco, un article très intéressant et bien construit, comme cette charbonnière d’ailleurs ! Et bravo à ces charbonniers, un réel talent et savoir-faire, qui j’en suis sûre, de nos jours n’est plus dans les moeurs des jeunes générations.

    • Rocco Auteur de l’article

      Salut Tonton SCHWARTZY
      Cette Charbonnière se trouvait dans le jardin de notre garde Forestier Denis ANDREOTTI. il ne reste plus que la terre brûlée. Le charbon de bois est en sac et bien au sec.